Mélancomique

06 mars 2010

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Chapitre cinq : Le brouillard

J'ai passé des heures à relire ces mots, sans trop y croire. J'ai passé des journées à goûter aux saveurs amères du regret, à feuilleter nos albums photos en effleurant son visage pixellisé, en fumant, clope sur clope, en buvant, gorgée après gorgée, jusqu'à ne plus rien sentir. Je me croyais incapable d'aimer de nouveau. Je me disais qu'il n'y avait qu'elle et je ne voyais même pas les autres. Je m'étais égarée, certaines fois, avec Judith, c'est vrai. Et si je devais revenir en arrière, je pense que je n'y changerai rien. J'ai passé des semaines entières à faire des choses stupides. J'ai cherché des restes de notre amour, mais elle avait presque tout emporté ou jeté. Je dormais dans ses t-shirts, que j'imbibais de son parfum, j'écoutais notre playlist en boucle et je pleurais à chaudes larmes. C'était cliché, vraiment. Je me foutais toujours des films sur les ruptures et peines amoureuses en tout genre, et aujourd'hui, j'étais dans la même situation. J'avais l'air bien conne, à pleurer comme ça. Évidemment, que ça la ramènera pas ! Je continuais de me maquiller, chaque matin, dans l'espoir qu'elle revienne. Au cas où elle aurait oublié quelque chose. Au cas où elle m'aimerait encore. Au cas où. Mais mon mascara ne tenait pas sous le poids des mes larmes et bientôt, je n'en avais plus. Je guettais à chaque instant le téléphone. Face au silence monotone, je me rassurais en me disant que, peut-être, ma ligne ne fonctionnait plus ou fonctionnait mal. Alors, j'appellais sur mon fixe avec mon portable et inversement. Juste pour voir. J'ai changé ma messagerie une trentaine de fois, pour la rendre plus sympathique, plus chaleureuse, pour qu'elle écoute ma voix, pour qu'elle regrette, pour que je lui manque. Je savais bien que c'était inutile, mais je m'en tenais au dicton... Qui ne tente rien n'a rien, dit-on. Et justement, qu'est ce que j'ai tenté ? Pas grand chose, pour ne pas dire rien. C'était déjà assez dur de garder la tête hors de l'eau, je n'allais pas en plus tenter de rejoindre la rive.

Trois ans ont filé, depuis. En trois ans, j'ai eu le temps de déménager, de mettre tous mes souvenirs au grenier, d'aller au restaurant, de rencontrer pas mal de gens, de fumer un peu moins, de trouver des vinyls que je cherchais depuis longtemps, d'aller en Espagne, au Japon, en Grèce, en Angleterre et au Mexique, de découvrir des modes de vie, des cultures différentes, des délices épicés et parfois étranges et même des étrangères charmantes. J'ai eu le temps de rattraper l'année de ma vie que j'ai perdu, à pleurer et à me souvenir, à espèrer et à souffrir, juste pour elle. Je ne sais plus très bien ce qui m'a ramené sur la terre ferme. Je ne sais plus si le fait d'avoir retrouvé un ami, lors d'une de mes rares sorties. Au supermarché, évidemment. Je ne l'avais pas vu depuis quelques années, il était parti étudier à l'étranger. C'est lui qui a accompagné tous mes récents voyages. Si j'ai réussi à me relever, c'est peut-être juste grâce à l'envie de vivre, de profiter tant qu'on peut. J'ai arrêté de me demander où elle vivait, avec qui, si elle était heureuse, si elle l'était plus qu'avec moi, si elle m'avait oubliée... J'ai cessé de me faire du mal pour rien, j'ai décidé de me laisser porter par le courant. J'ai retrouvé Judith, aussi. 
Elle n'est pas restée bien longtemps avec son ancienne copine, celle qu'elle aimait, du temps où on se fréquentait. Quelques mois, tout au plus. Mais Judith a une force morale incroyable. Elle n'a pas pleuré, suite à leur rupture, elle n'a presque pas souffert. Judith est forte et me rend tout aussi forte. Elle sort tout juste d'une nouvelle rupture, alors je l'héberge pendant quelques temps. On passe des soirées formidables, à fumer, à boire un peu, à écouter de la musique. Elle a parfois des goûts épouvantables mais, avec un peu de vin, je finis par tout apprécier. L'autre soir, on s'est embrassées. On a jamais parlé de se mettre ensemble et pourtant c'est tout comme. On fait nos courses ensemble, on se balade le week-end, ce genre de choses. Et comme elle loge chez moi pour le moment, tout est plus confus. Je crois que c'est cette relation sous-entendue qui donne une saveur spécifique à mes journées. Je crois que c'est le fait de ne rien se promettre, de ne rien prévoir, de laisser libre cours à nos envies les plus soudaines, qui donne une valeur unique à nos instants. Je n'attends rien d'elle, elle n'attend rien de moi, du moins je crois. Et tout va pour le mieux, ainsi.

Pas de promesses, pas d'attente; pas d'attente, pas de déceptions. J'ai peut-être tort de penser ainsi, je n'en sais rien et à vrai dire, je m'en fous. Ce que je veux, moi, c'est vivre comme elle me l'a appris, être réaliste sans pour autant s'empêcher de rêver. Avoir une vie dont la tournure est parfois folle, incongrue, enfantine et plaisante, parce qu'on ne pourra jamais revenir en arrière, parce qu'on ne peut qu'aller de l'avant. C'est un peu dans l'optique " croquer la vie à pleines dents ", c'est un peu cliché aussi, c'est vrai. Mais tant pis. J'ai rangé mes vieux rêves. Pas au grenier, pas à la cave, non. J'ai mis tout ça loin derrière moi et je n'y pense plus. J'ai mis de côté mes peurs idiotes et mes envies sottes. J'ai flingué mes peines et tous les adjectifs qui s'y rattachent. Je n'ai rien oublié, je n'ai rien pardonné, seulement voilà, les cicatrices comme les erreurs font grandir. C'est peut-être pour ça que je suis si mûre, je ne sais pas. Grâce à Judith, j'ai enfilé une armure anti fissures. Mais aujourd'hui je dois me débrouiller seule, parce qu'elle a trouvé un appartement et une colocataire. Elle est partie et contrairement à ce que je sentais venir, je ne me sens pas seule ni même pitoyable. Je ne souffre pas de son absence. De toute façon, ce n'était rien de plus qu'une histoire de fesses et de fous rires. Enfin, surtout pour elle. Pour moi aussi, peut-être. Enfin, je ne sais pas. Je ne sais plus. De toute façon, elle a juré qu'elle me téléphonerait dès que sa ligne internet serait installée. J'attends.

Ce que j'aime dans mon quartier, c'est la proximité du bar tabac. Ainsi, il peut pleuvoir, neiger ou venter, j'aurai toujours la force de parcourir les quelques mètres qui séparent ma porte de celle, derrière laquelle se trouve ma petite mort quotidienne, empaquetée. Je rentrais de cette escapade fréquente et montais les escaliers lorsque j'ai enfin entendu la sonnerie stridente et désagréable de mon téléphone, au travers de ma porte verouillée. J'ai couru, j'ai manqué de dévaler les marches dans le sens inverse puis j'ai donné le meilleur de moi-même pour trouver ma clé, la glisser dans la serrure et traverser le salon en glissant sur le parquet afin d'arriver, enfin, près du téléphone qui, miraculeusement, sonnait toujours. Le temps de quelques expirations et je m'emparais du combiné, à bout de souffle. 

- Oui, allo ?
- ...

Trop tard, il n'y avait plus personne au bout du fil. Et au moment de raccrocher...


- C'est moi, c'est Emma...






 

Posté par SuzyB à 23:31 - Permalien [#]