30 octobre 2009
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(Introduction)
La fenêtre aux volets écaillés
L'amour est souvent synonyme de mélancolie, de tristesse et de déception. Pas les premiers jours, bien entendu. Au début, tout semble douillet, même le carrelage d'une cuisine. Tout nous convient, pourvu qu'on s'aime, pourvu que ça dure. Et puis vient la déception... Pourvu que ça passe ! Et ça ne passe pas. On devient triste et nostalgique, on agit de façon stupide, on regarde des photos en pleurant, en écoutant ce qui était « notre » chanson, autrefois. On sirote une bière, ou deux, parfois même trois. C'était hier et pourtant c'est comme si c'était il y a des siècles. On se dit qu'on a pas assez profité, que tout est allé trop vite. On se rappelle l'instant où on aurait pu éviter la dispute sur le fait de séparer ou non le linge de couleur pour les machines. On aurait pu éviter tout ça, on aurait pu vivre quelque chose de parfait, quelque chose d'extraordinaire, quelque chose de fort. Mais qu'est-ce que ça aurait changé, au fond ? De profiter de chaque seconde, de ne jamais se gueuler dessus. L'ennui serait arrivé, au final et puis... Et puis la fin. On dit que toute bonne chose a une fin. Mais était-ce vraiment bon ? Était-ce vraiment platonique, entre nous ? Et si tout n'avait été qu'illusion ? Dans ce cas, pourquoi c'est fini ? Si ce n'était pas une bonne chose, pourquoi c'est fini, bordel ! Mais pourquoi regretter alors ? Et puis peut-être que cette rupture est une bonne chose ? Dans ce cas, aura-t-elle une fin ? Est-ce que l'autre va revenir ? N'est-ce qu'une passade ? On ne sait pas, on ne sait plus, et voilà qu'on se paume, on se pose des questions philosophiques sur la vie, sur l'amour, sur la vie qu'on mène lorsqu'on est amoureux, sur l'impact de l'amour sur la vie, sur la durée exacte de l'amour, sur l'existence relative du grand amour. Alors que d'autres se noient dans un verre d'eau, Voilà qu'on patauge dans notre enième bouteille de bière. Et sur le sol, les capsules, en farandole, s'accumulent. Étalé comme de la confiture sur un toast, (ou plutôt comme du beurre, car on fond, littéralement), on contemple ce qui nous entoure et plus rien ne nous est familier. Et le carrelage qui accueillaient notre corps et le sien dans nos plus belles déclarations, dans la plus belle façon de s'aimer... le carrelage autrefois si confortable semble aujourd'hui glacé. On enfile un troisième pull alors que le printemps touche à sa fin, tout ça parce que notre coeur est en hiver. Et on s'enchaîne et on s'enferme dans un cocon à la con. On finit par tout détester, de la confiture aux fruits rouges à notre film préféré en passant par le mot vivre. Tout devient catastrophique, tout prend une ampleur auparavant inconnue, une sorte de dimension dramatique. Les clichés disent que tout devient gris, seulement c'est faux. Les couleurs ne disparaissent pas, elles sont toujours là. Mais elles deviennent fades. Et tout ce qu'on ingurgite devient amer. Le bonheur nous a tourné le dos et on ferme les volets. Sans savoir qu'ainsi, il ne se retournera jamais vers nous. Mais, le corps blindé de déception, on ferme les volets bleutés. Le temps passe lentement et la poussière s'installe sur les vitres où, autrefois, on dessinait des coeurs, à deux, quand la buée était là, au mois de novembre. La souffrance et la douleur sont nos colocataires. La nicotine encrasse nos poumons et le salon, mais on s'en fout, parce que plus rien n'a d'importance. La joie s'est taillée, nous on se taillade et sur les volets, la peinture s'est écaillée.

Chapitre premier : L'orage
Elle m'a laissé comme ça, sans prévenir, elle m'a laissé sans un mot, sans un regard, sans rien. Elle n'a rien laissé d'elle. Pas même son odeur sur la couverture. Elle a fait une lessive des draps, avant de partir. Et ma vie, lentement se dissout. Moi qui ne vivait que pour cette exquise senteur qui était là, dans son cou, sur ses poignets et dans ses cheveux. Elle n'a laissé aucun shampoing, aucun parfum, aucune crème hydratante. Peut-être ne voulait-elle pas que je pleure son absence avec les différents flacons sous le nez. Mais elle n'a pas pensé au fait que j'étais assez dingue pour aller acheter le parfum hors de prix qu'elle portait. Parfois encore, je cherche quelque chose qu'elle aurait pu oublier, quelque chose qu'elle aurait pu me laisser exprès, comme une excuse pour revenir. Parfois encore, j'espère. L'espoir fait vivre, après tout. Je n'arrive pas à m'y faire. Je n'arrive pas à réaliser qu'il n'y aura plus de matin où je me lèverai tôt pour lui chercher ses croissants, que désormais je me laverai les dents toute seule, que les batailles d'oreillers sont finies, que des milliers de projets sont foutus et que moi aussi, je suis foutue. Chaque fois que je sors et que les gens me regardent, je me dis qu'ils savent pas ce que j'endure, qu'ils ont jamais pu connaitre ça, parce qu'ils n'ont jamais connu Emma. Et je me demande d'ailleurs, si ceux qui l'ont connue ont traversé la même chose. D'ailleurs, est-ce qu'elle a habité avec d'autres personnes ? Est-ce que d'autres l'ont aimée comme moi je l'ai aimée, comme moi je l'aime encore ? Est-ce que d'autres l'ont aimée encore plus que ça ? Est-ce qu'elle a brisé beaucoup de cœurs, comme ça ? Je n'ai aimé qu'elle jusqu'ici et je n'aimerai qu'elle dans ma vie. Je l'aime parce qu'elle aime les petits bonheurs simples comme les tartines beurrées avec de la confiture au goûter. J'ai vécu six ans avec elle. Six ans, ça en fait des tartines...
Je ne sais plus exactement pourquoi elle est partie. J'ai pas vraiment envie d'y penser, à vrai dire. Je préfère me rappeler notre rencontre et tout ce qui a suivi. Je me ressasse tout ça, pendant de longues minutes et je fais comme si. Comme si elle allait bientôt rentrer du boulot. Mais je vois bien que non, quand il est minuit passé. C'est là que je m'allonge et j'entame une enième insomnie. Je fume plus sur le balcon maintenant. De toute façon, elle est plus là pour me gueuler dessus. Tant mieux. Tant pis... Je me souviens de pas mal de disputes, quand même. C'est vrai que ça arrivait souvent. Et souvent pour rien, ou pour si peu. Une fois, on s'était engueulées parce que j'avais oublié de surveiller la cuisson d'une tarte aux pommes. « Je t'avais dit de la sortir du four ! » , elle m'avait balancé à la gueule, en même temps que le tablier de cuisine. « T'as plus qu'à en refaire une ! » , elle avait dit, en se barrant. Et pour elle, j'en ai refait une. Faut dire que j'ai jamais aimé cuisiné, sauf pour elle. Pour elle, je pouvais dresser une table digne d'un restaurant et lui mijoter les plats les plus durs à réussir. Pour elle, il n'y avait pas grand chose que je ne faisais pas. Pour elle, je faisais tout. Encore aujourd'hui, je pourrais tout donner. Pour elle. On s'engueulait souvent, mais ça faisait partie de notre histoire, depuis le départ. Ce qui était bien, c'est que c'était des petits accrochages de rien du tout, fréquents, c'est sûr, mais petits. C'était mieux que les couples qui s'engueulent jamais mais qui, un jour, explosent littéralement. Je nous trouvais mieux que les autres couples. C'était du solide, de la roche, c'était sans comparaison. Puis, y a eu ce jour là. Où tout a pété. Et je réalise toujours pas que l'orage est passé.

Chapitre deux : Le rayon de soleil
Le plus drôle dans tout ça c'est qu'on s'est rencontrées en se disputant. C'était le printemps, mais il pleuvait. C'était en fin de journée, je rentrais chez moi. Il y a eu le virage et ça a été le tournant de ma vie. Je ne me souviens plus des détails, je sais juste qu'après lui avoir amoché sa carroserie, elle m'a tappé dans l'oeil. Elle s'énervait et poussait des cris, hurlant à tue-tête que sa voiture sortait tout juste du garage. C'était pas comme les accidents habituels, où les deux chauffeurs s'insultent et où l'on assiste à un véritable dialogue de sourd. Là, c'était elle qui gueulait et moi je l'admirais. J'avais envie de lui dire qu'elle était belle quand elle s'enervait. Et je savais pas encore que c'était ce qu'elle ferait le plus souvent, avec moi. Elle me criait dessus mais semblait crier aussi sur la vie, sur les passants, semblait se vider de ses maux par les mots. Sa peau devenait rose, à force de colère. Je ne l'écoutais même plus, je prenais le temps de savourer ce visage, de peur de ne jamais le revoir. Je me mordais la lèvre en me plongeant dans le vert de ses yeux. Elle avait sûrement remarqué que j'étais ailleurs, que je me foutais pas mal de sa voiture, puisqu'elle se mit à me secouer avec force.
- Vous allez m'écouter, bordel de merde ?!
Elle adorait jurer. Quand elle était heureuse, quand elle était triste ou en colère et parfois juste comme ça, pour le plaisir. Je lui ai proposé de régler ça plus tard, autour d'un café. Je lui ai payé un taxi, j'ai appelé le dépanneur et tout ça, pour elle. Pour une inconnue. Mais je l'ai fait parce que j'ai aperçu dans sa voiture un petit drapeau arc-en-ciel qui me faisait penser que j'avais une chance avec elle.
Deux ou trois jours plus tard, je l'attendais, tremblante, dans un café où j'allais souvent. J'ai failli arracher la banquette sur laquelle j'étais assise, tellement mes ongles s'y enfonçaient, tellement j'étais impatiente de revoir cette femme. Elle est arrivée une heure plus tard. Elle avait lâché ses boucles brunes, qui lui tombaient sur la poitrine. Elle avait la bouche d'un rouge discret et des cils infinis. Elle est arrivée devant moi, m'a dit un bonjour poli et s'est assise en silence. On est restées là pendant quelques secondes, sans rien se dire, sans même échanger un regard. Et puis, soudain, elle m'a remercié pour l'autre jour, et elle s'est excusée. Du retard, de la colère d'hier, du silence, de tout. Et elle a fondu en larmes. J'ai fondu tout court. Je lui ai pris la main, alors que je ne la connaissais pas. Je l'ai serré très fort en lui disant « Calmez-vous, là, tout va bien, je suis là... ». Je lui ai tendu un mouchoir, pendant qu'elle s'excusait d'avoir pleuré. Je lui ai dit que ce n'était pas la peine, que ce n'était pas grave et je lui ai demandé ce qu'elle voulait boire. « Un verre de vin. » J'ignorais pourquoi elle avait pleuré et quels étaient ses problèmes, mais j'ai jugé qu'à cette heure de la journée, il valait mieux prendre un café. C'est ce que j'ai été lui commander. Elle n'a pas bronché, quand je lui ai apporté. Je crois qu'on est restées là des heures. Ce jour là, j'ai appris qu'elle s'appelait Emma, qu'elle avait vingt-deux ans, qu'elle faisait du mannequinat, qu'elle était aussi serveuse dans un bar et qu'elle venait tout juste de perdre sa soeur. Je l'ai écouté parler, de ses souvenirs d'enfance et de choses futiles. Elle enchaînait les petits boulots et vivait toujours chez ses parents. Elle essayait justement de se barrer, parce qu'elle ne s'entendait pas avec sa famille, mais aussi parce que les souvenirs l'étouffaient, dans sa maison. Et son portable a sonné. C'était sa mère, qui lui demandait de rentrer pour dîner. Très vite, je l'ai vue enfiler sa veste rouge et partir. Elle m'avait laissé son numéro, sur l'addition. Je ne l'ai vu que quelques jours plus tard.
Je n'ai pas osé l'appeler tout de suite. Je ne voulais pas avoir l'air d'être accro, même si je sentais bien que c'était le cas. Finalement, je l'ai fait.
« Emma, c'est moi.
- ...
- C'est Lola !
- Je m'en doutais... Puisqu'on est le 22 mai.
- Le 22... Merde, c'est ton anniversaire ?
- Pas du tout... Mais on s'est vues il y a tout juste un mois.
Quand elle a dit ça, j'ai compris que je n'étais pas la seule à être troublée. Si elle se souvenait de la date notre dernier rendez-vous, c'est que je l'intéressais un minimum. On est pas restées longtemps au téléphone, dix minutes tout au plus. Mais je lui ai donné mon adresse et le lendemain soir, elle a toqué à ma porte. Ce soir là, on a bu du champagne. Elle fumait du bout de ses ongles rouges et soufflait doucement la fumée. J'ai mis un album de Joni Mitchell. Jusque là, ça avait toujours fait ses preuves, avec les filles. Elles se sentaient apaisées et très vite se prélassaient sur mon canapé. Mais ça n'a pas marché avec Emma. Parce qu'elle était différente des autres. Et c'est cette différence qui me fit comprendre que c'était peut-être elle, la bonne. Elle s'était confiée à moi toute la soirée, m'avait parlé de ses parents, qui lui reprochaient d'ajouter le drame de son homosexualité à la mort de sa soeur. Ce qui me plaisait chez Emma, c'était sa façon de continuer à parler, en laissant les larmes dégouliner et couler, en laissant le mascara dégouliner et coller. Elle débordait de charme, quand elle pleurait, quand elle parlait, quand elle criait, quand elle fumait, au moindre de ses gestes, au moindre de ses mots, au moindre de ses regards... Elle me tuait à petit feu. Vers une heure du matin, elle a décidé de rentrer chez elle. Devant la porte, je me suis approchée d'elle, pour lui faire la bise. Elle m'a fixée pendant quelques secondes et elle m'a tourné le dos. J'ai fermé la porte. Je me suis dirigée vers le salon, pour ranger les verres et vider le cendrier. Et puis je me suis dit que c'était trop con, j'ai couru vers la porte et je l'ai ouverte. Emma était toujours là. On s'est embrassées pour la première fois, avec fougue. Et on s'est endormies peu de temps après, en se tenant la main aussi fort qu'au café.
...
Au petit matin, j'ai été acheter une baguette de pain. Je lui ai beurré ses tartines pour la première fois et je lui ai mis deux sucres dans son café. J'ai attendu qu'elle se réveille, en admirant ses boucles qui parsemaient mon canapé. Quelques minutes plus tard, ses yeux verts se sont ouverts et mon coeur aussi. Elle avait sa moue du matin, qu'aujourd'hui je connais très bien. Elle s'est assise face à moi et m'a pris la main au-dessus de la table. Elle m'a sourit, d'un air comblé. On a bredouillé quelques mots dont je n'ai plus le souvenir et puis elle a entamé sa première tartine, en silence. Elle est partie dans l'après-midi, en m'embrassant tendrement sur la joue. C'est elle qui m'a rappelé. Le lendemain. Elle m'a proposé d'aller au cinéma. Pendant le film, je sentais son regard intense sur moi mais je n'osais pas la regarder. Elle m'a raccompagnée chez moi et sur le chemin, j'ai senti sa main se glisser dans la mienne. Comme pour me dire « On est ensemble. » Elle m'a embrassée contre ma porte et puis elle est partie sans un mot. On se voyait plusieurs fois par semaine, dans des cafés, des cinémas, des parcs. Il faisait beau, elle était belle... Et un jour, j'ai découvert combien elle était belle lorsqu'elle était nue. Il faisait chaud, elle prenait sa douche et je faisais à manger. J'ai entendu ses pas se rapprocher et je l'ai senti se coller à moi, et innonder mes habits. Je me suis retournée et je l'ai embrassée comme le premier soir. Avec fougue. On a fait l'amour pour la première fois. Et toute la journée. Comme pour rattraper les mois passés. J'admirais ses formes, j'admirais ses cheveux, je savourais chaque centimètre d'elle. Et je me suis approchée de son oreille. « Emma, Je t'aime... Viens vivre avec moi. »
Elle s'est mise à pleurer en souriant. Et m'a dit de sa voix cassée, qu'elle m'aimait aussi. J'ai senti naître dans mes yeux, un rayon de soleil.
20 décembre 2009

Chapitre trois : L'explosion céleste
Tout était allé si vite, peut-être trop vite. En amour comme en tout domaine, j'ai l'habitude de m'enflammer, de me faire des films. Et cette fois-ci, je m'étais fait un coffret dvd 10 saisons de notre histoire. Je m'étais emballée, j'avais plus un seul doigt de pied sur la terre ferme. On vivait sur un petit nuage en coton, du moins je croyais. Je croyais que la vie c'était tout rose ou tout noir, je pensais qu'il n'y avait pas de juste milieu, pas de hasard. Et puis un jour, je sais plus comment, je lui ai foutu la trouille à Emma. Elle croyait pas en l'amour éternel, ce genre de stupidités qu'on voit dans les films. Elles vécurent heureuses mais eurent beaucoup d'emmerdes. Elle voyait ça comme ça. Quand j'y repense, je sais pas vraiment ce qui a pu la faire partir. Je sais pas si c'est juste le temps qui change les gens. Je sais pas si elle a rencontré quelqu'un. Je sais pas, je sais même plus.
Je la sentais qui me glissait entre les doigts, j'avais de plus en plus peur de la perdre. Je multipliais les efforts, les cadeaux, les gestes, les attentions, les regards, les déclarations. Tout ça en même temps, c'était sans doute trop. Alors j'ai opté pour l'inverse. J'ai été distante, je faisais semblant de lui cacher des choses, pour qu'elle s'inquiète, pour qu'elle revienne. Mais elle n'a rien fait, elle n'a rien dit. Elle bossait dans un nouveau bar, à l'autre bout de Paris. Du coup, on ne mangeait presque plus ensemble. Il était révolu, le temps des plateaux télés, le temps des beaux dîners. Je comprenais pas pourquoi ni comment tout avait basculé. Je ne savais plus si j'étais parano, si j'étais la seule à remarquer le changement, ou si je ne comprenais à la vie, que c'était normal, que c'était une passade. Je lui en ai jamais parlé, je savais que dans tous les cas, elle tenterait de me rassurer sans y parvenir. Alors, à quoi bon ? J'ai très mal vécu ces quelques semaines étranges. Dès qu'elle partait bosser, je regardais nos photos en pleurant, en me disant que bientôt, elles seraient déchirées en deux, de rage. J'imaginais notre rupture, j'imaginais que ce serait notre dernière engueulade, je me demandais comment j'allais pouvoir la regarder gueuler sans me dire que ça s'arrangerait, sans me dire que je l'aimais, qu'elle était belle et parfaite. Je m'imaginais pas sans elle. Rien que d'y songer...
Et puis, j'ai rencontré Judith. Par hasard, dans un café. Rencontre toute conne. Elle m'a demandé du feu, j'en avais, et j'ai allumé la clope en même temps que la fumeuse. Sur le coup, je pensais même plus à Emma. Sur le coup, je pensais plus à rien. J'étais hypnotisée par son regard, par sa bouche. Elle m'a plu, sans rien n'avoir à faire, sans rien n'avoir à dire. Quand j'y repense, j'ai toujours eu un coeur d'artichaud. J'ai été amoureuse de Léa, d'une blonde inconnue, de Lison, de Charlotte, de Marine, et d'Emma. Mais mon amour pour Emma est à part, il ne compte pas parmi les autres, il n'a rien à voir. Et j'ai été attirée par une centaine de filles, alors que j'aimais ces autres. Seulement, ce qui s'est passé avec Judith, c'est à part, ça n'a rien à voir. Je lui ai donné mon numéro, sans lui demander le sien. Et je suis partie, les doigts croisés.
Quand je suis rentrée, j'ai trouvé la table au milieu du salon, avec une nappe, des fleurs dans un vase, nos plus belles assiettes, des petites bougies, celles qui sont vendues par cinquante, et une bouteille de champagne. Non, je n'avais pas oublié notre anniversaire. Non, je n'avais pas oublié le sien. Non, non, je n'aurais pas oublié le mien. Mais alors, quoi ?
Emma avait mis une robe noire. Elle le sait, que ça me fait craquer.
- J'ai quelque chose à te dire.
- Je dois avoir peur ou sourire ?, dis-je.
- Ne t'inquiète pas. Fais-moi confiance.
Elle n'a rien dit pendant d'interminables minutes. Je ne savais pas à quoi m'attendre. Pourquoi tout cette mise en scène, si c'était pour me quitter ? On avait passé beaucoup de temps à s'engueuler, ces dernières années, peut-être voulait-elle rompre amoureusement, par ironie ? Je me suis mise à flipper. Je n'arrivais pas à entamer ma salade, je n'arrivais qu'à boire. Au moment où j'ai sorti une cigarette, signe de ma nervosité, elle m'a regardée.
- Je voulais te dire...
Et c'est à cet instant que mon téléphone a sonné. Judith.
01 janvier 2010

Chapitre quatre : L'envol et la chute
C'est dingue la sensation que j'ai eu, d'un coup. Je m'en foutais pas mal, de ce qu'Emma allait me dire, parce que Judith m'avait appelée. Je ne pensais plus qu'à ça, j'oubliais le reste, j'oubliais le dîner, mes nerfs sur le point de lâcher, ma patience prête à mourir et Emma. C'est parti aussi vite que c'est venu, ce sentiment nouveau. Je me sentais comme une adolescente qui veut sortir avec quelqu'un et qui prend chaque mot, chaque geste comme une déclaration d'amour. Je suis descendue de mon petit nuage personnel, et j'ai vu Emma qui pleurait. Encore. Elle pleurait tout le temps, aussi souvent qu'elle gueulait, presque autant qu'elle jurait. Elle pleurait pour une chanson, pour mes yeux, pour quelques mots et parfois même pour rien. Encore une fois, j'ignorais la raison de ses larmes. Je lui ai pris la main, comme au premier jour, comme toujours, et je lui ai demandé ce qui n'allait pas. Elle n'a pas répondu, elle est partie se coucher, une boîte de mouchoirs à la main, comme si la nuit s'annonçait triste. Pour une fois, je ne l'ai pas suivie, je ne me suis pas sentie coupable, je l'ai laissée seule. J'ai fait une centaine de pas avant de me décider. Et puis, au bout de ce qui me semblait être des heures, je me suis mise à la fenêtre, pour y penser, pour m'y pencher. J'ai allumé une cigarette, en regardant les étoiles, en regardant notre rue et en regardant ma vie. J'avais dans les yeux un diaporama d'images. Emma et moi, à la plage, sur le canapé, au réveil, à un concert, avec des amis, au restaurant, Judith et moi, à la plage, sur le canapé, au réveil... Tiens, à quoi ressemblait-elle, au réveil ? Quel était son restaurant préféré ? Est-ce qu'elle aimerait mes amis ? Lorsque j'en suis arrivée à ce type de pensées, j'ai su. J'ai su qu'il était trop tard. J'ai su que je m'étais mise dans une sacrée merde. J'avais envie de la voir encore, de lui parler, d'un millions de choses, juste le temps de deviner son parfum, et déjà j'avais en tête des mois de folie à fouiller dans toutes les parfumeries, juste pour un zeste d'elle... Ce soir-là, je me suis endormie sur le canapé.
Très vite, j'ai revu Judith. Très vite, j'ai su qu'elle avait déjà quelqu'un, depuis un bout de temps. J'étais déçue, alors que j'avais moi-même quelqu'un depuis quatre ans, alors qu'Emma, je l'aimais tellement... Mais Judith m'a rendue folle, folle d'elle et tout ça, malgré elle. On se donnait rendez-vous dans des cafés, au cinéma, à un coin de rue. Généralement, ça durait cinq minutes, parfois trois heures. De toute façon, le temps passait toujours trop vite, avec elle. Deux mois plus tard, on ne s'était toujours pas embrassées. J'en crevais d'envie. Mais je voulais savourer chaque instant, chaque regard, chaque rire. J'avais la sensation d'avoir une amante et d'être la sienne, alors qu'il ne se passait rien entre nous. L'ambiguïté était géante, mais elle ne voulait pas le reconnaître. Parfois, elle me disait des mots inattendus, parfois elle me disait que se voir n'était pas une bonne chose. Je ne savais plus sur quel pied danser, je ne savais plus si je devais être froide, la supplier de rester, lui ouvrir mon coeur ou y mettre un verrou. On a toujours une image de l'adultère comme étant immorale, et facile. Mais c'est pas si simple. Faut apprendre à vivre au rythme des textos imprévus. « Rejoins-moi. », « C'est bon pour tout à l'heure. », « Désolée, je peux pas ce soir. » Faut apprendre à ne pas être déçue, à ne plus idéaliser, à ne plus espèrer. Faut apprendre à vivre avec des crescendos dans le coeur. Faut apprendre à avoir le bonheur du couple en pleine gueule, apprendre à vivre avec la culpabilité. « J'ai pas le droit de gâcher leur vie... Il faut plus qu'on se voit... », ce genre de conneries qu'on peut penser par instant. Et puis dès qu'on la revoit, on se dit tant pis. Tant pis pour l'autre conne, tant pis pour elle, elle avait qu'à pas être aveugle. Tant pis, puisqu'elle a de si beaux yeux. C'est un cercle infernal dont on ne se défait pas facilement. Je devrais pas, et puis merde, tant pis, mais peut-être que, j'ai envie de la voir, c'est une mauvaise idée, bon tant pis. Chaque fois, on se fait avoir et on retombe dans ses draps. Elle m'apportait un tas de choses. Je me sentais mieux. C'était un échappatoire, c'était un remède contre la routine qui s'installait entre Emma et moi. C'était très compliqué, très fatiguant, car plusieurs fois par semaine, je me remettais en question, je prenais une décision, et le lendemain j'avais changé d'avis. Parfois je n'en pouvais plus, parfois j'en voulais encore plus. Et un soir, j'ai jeté mes principes, mes doutes, mes angoisses, mon engagement. Et ce soir-là, je l'ai embrassée. C'était la récompense de mes tourments, de mes torrents de larmes, de ma patience, de mon impatience, de mes contradictions et de mes questionnements. Je n'avais rien osé faire avant, de peur qu'elle ne veuille pas, de peur de ne plus la vouloir ensuite. Il est bien connu que l'on désire ce qui nous manque, et qu'une fois qu'on le possède, on n'en veut plus. Il est bien connu que l'on désire l'interdit, l'inaccessible, l'impossible.
L'impossible n'est rien.
C'était si tendre, que je ne trouve pas les mots. C'était si doux, que j'en perds ma voix. Je ne sais même plus si il neigeait, si il pleuvait, si il faisait froid, si il faisait bon, si le soleil était de la partie. Je ne sais même plus quel jour c'était. J'avais pris mon envol, l'espace d'un instant. Et très vite, je me suis cassé la gueule, j'ai attéri, d'un coup. Le choc a été trop rude pour mon coeur frêle. Suite à ce baiser interdit, elle est partie d'un air comblé. Suite à ce départ précipité, je n'ai plus eu de nouvelles d'elle... J'étais sur le cul. Je me demandais si j'allais en avoir un jour, si elle allait revenir. Les premiers jours, je n'ai pas cessé de la joindre, d'attendre près de chez elle. Et plus le temps passait, plus je me calmais. J'ai cessé de penser à elle, j'ai cessé d'en rêver chaque nuit, j'ai cessé de guetter le moindre signe de vie. Je me suis dit... Tant pis.
Tout est arrivé très vite. Je commençais à me sentir coupable, de m'être égarée, d'avoir délaissée Emma et je décidais de me reprendre en main. Jamais je n'avais tant dépensé en restaurant, en bouquets et en bijoux. Elle n'avait pas besoin de tout ça, tout ce qu'elle voulait c'était moi, comme avant. Seulement, je n'y arrivais pas. Il était trop tôt pour guérir de ma récente peine de coeur et je ne pouvais pas lui en parler, évidemment. Je devais faire semblant, je devais faire comme si. Elle n'est pas stupide, elle l'a très vite senti. Mais je n'avais pas compris qu'elle avait compris. Les vacances d'été sont arrivées et un soir, j'ai trouvé une enveloppe sous mon oreiller. Elle contenait une lettre, une bague et deux billets d'avion pour le Canada.
« Si tu m'avais laissé finir ma phrase ce soir-là, si tu n'avais pas tout gâché en t'intéressant plus à tes appels qu'à moi, si tu m'avais retenue quand je partais me coucher, nous serions peut-être dans l'avion. J'aurais pu te le dire après, mais t'avais jamais le temps pour moi. J'ai travaillé dur et tard, pour t'offri un voyage et un mariage. Je sais pas si tu étais prête, mais je suppose qu'après tant d'années, tu envisageais une bonne partie de ta vie avec moi. Aujourd'hui il m'est inutile de te faire ma demande autant qu'il te sera inutile de te faire pardonner. Si tu avais usé de ta patience, tu aurais compris tous ces instants où j'étais distante, car épuisée. Je crois que le mariage n'est pas une bonne idée, notre couple bat de l'aile et mon coeur aussi. Je ne comprends pas ta distance, ces derniers mois, je ne comprends pas tes faux sourires, je ne comprends pas tes cigarettes en plus, tes kilos en moins. Je suis pas conne, j'ai deviné très vite. Tu peux offrir tout ça à ta pute, moi je n'en veux plus.
PS : Inutile de m'attendre pour manger ce soir. Demain matin. Demain midi. Et demain soir. Et pour les années qui suivront, inutile de m'attendre. »
06 mars 2010

Chapitre cinq : Le brouillard
J'ai passé des heures à relire ces mots, sans trop y croire. J'ai passé des journées à goûter aux saveurs amères du regret, à feuilleter nos albums photos en effleurant son visage pixellisé, en fumant, clope sur clope, en buvant, gorgée après gorgée, jusqu'à ne plus rien sentir. Je me croyais incapable d'aimer de nouveau. Je me disais qu'il n'y avait qu'elle et je ne voyais même pas les autres. Je m'étais égarée, certaines fois, avec Judith, c'est vrai. Et si je devais revenir en arrière, je pense que je n'y changerai rien. J'ai passé des semaines entières à faire des choses stupides. J'ai cherché des restes de notre amour, mais elle avait presque tout emporté ou jeté. Je dormais dans ses t-shirts, que j'imbibais de son parfum, j'écoutais notre playlist en boucle et je pleurais à chaudes larmes. C'était cliché, vraiment. Je me foutais toujours des films sur les ruptures et peines amoureuses en tout genre, et aujourd'hui, j'étais dans la même situation. J'avais l'air bien conne, à pleurer comme ça. Évidemment, que ça la ramènera pas ! Je continuais de me maquiller, chaque matin, dans l'espoir qu'elle revienne. Au cas où elle aurait oublié quelque chose. Au cas où elle m'aimerait encore. Au cas où. Mais mon mascara ne tenait pas sous le poids des mes larmes et bientôt, je n'en avais plus. Je guettais à chaque instant le téléphone. Face au silence monotone, je me rassurais en me disant que, peut-être, ma ligne ne fonctionnait plus ou fonctionnait mal. Alors, j'appellais sur mon fixe avec mon portable et inversement. Juste pour voir. J'ai changé ma messagerie une trentaine de fois, pour la rendre plus sympathique, plus chaleureuse, pour qu'elle écoute ma voix, pour qu'elle regrette, pour que je lui manque. Je savais bien que c'était inutile, mais je m'en tenais au dicton... Qui ne tente rien n'a rien, dit-on. Et justement, qu'est ce que j'ai tenté ? Pas grand chose, pour ne pas dire rien. C'était déjà assez dur de garder la tête hors de l'eau, je n'allais pas en plus tenter de rejoindre la rive.
Trois ans ont filé, depuis. En trois ans, j'ai eu le temps de déménager, de mettre tous mes souvenirs au grenier, d'aller au restaurant, de rencontrer pas mal de gens, de fumer un peu moins, de trouver des vinyls que je cherchais depuis longtemps, d'aller en Espagne, au Japon, en Grèce, en Angleterre et au Mexique, de découvrir des modes de vie, des cultures différentes, des délices épicés et parfois étranges et même des étrangères charmantes. J'ai eu le temps de rattraper l'année de ma vie que j'ai perdu, à pleurer et à me souvenir, à espèrer et à souffrir, juste pour elle. Je ne sais plus très bien ce qui m'a ramené sur la terre ferme. Je ne sais plus si le fait d'avoir retrouvé un ami, lors d'une de mes rares sorties. Au supermarché, évidemment. Je ne l'avais pas vu depuis quelques années, il était parti étudier à l'étranger. C'est lui qui a accompagné tous mes récents voyages. Si j'ai réussi à me relever, c'est peut-être juste grâce à l'envie de vivre, de profiter tant qu'on peut. J'ai arrêté de me demander où elle vivait, avec qui, si elle était heureuse, si elle l'était plus qu'avec moi, si elle m'avait oubliée... J'ai cessé de me faire du mal pour rien, j'ai décidé de me laisser porter par le courant. J'ai retrouvé Judith, aussi.
Elle n'est pas restée bien longtemps avec son ancienne copine, celle qu'elle aimait, du temps où on se fréquentait. Quelques mois, tout au plus. Mais Judith a une force morale incroyable. Elle n'a pas pleuré, suite à leur rupture, elle n'a presque pas souffert. Judith est forte et me rend tout aussi forte. Elle sort tout juste d'une nouvelle rupture, alors je l'héberge pendant quelques temps. On passe des soirées formidables, à fumer, à boire un peu, à écouter de la musique. Elle a parfois des goûts épouvantables mais, avec un peu de vin, je finis par tout apprécier. L'autre soir, on s'est embrassées. On a jamais parlé de se mettre ensemble et pourtant c'est tout comme. On fait nos courses ensemble, on se balade le week-end, ce genre de choses. Et comme elle loge chez moi pour le moment, tout est plus confus. Je crois que c'est cette relation sous-entendue qui donne une saveur spécifique à mes journées. Je crois que c'est le fait de ne rien se promettre, de ne rien prévoir, de laisser libre cours à nos envies les plus soudaines, qui donne une valeur unique à nos instants. Je n'attends rien d'elle, elle n'attend rien de moi, du moins je crois. Et tout va pour le mieux, ainsi.
Pas de promesses, pas d'attente; pas d'attente, pas de déceptions. J'ai peut-être tort de penser ainsi, je n'en sais rien et à vrai dire, je m'en fous. Ce que je veux, moi, c'est vivre comme elle me l'a appris, être réaliste sans pour autant s'empêcher de rêver. Avoir une vie dont la tournure est parfois folle, incongrue, enfantine et plaisante, parce qu'on ne pourra jamais revenir en arrière, parce qu'on ne peut qu'aller de l'avant. C'est un peu dans l'optique " croquer la vie à pleines dents ", c'est un peu cliché aussi, c'est vrai. Mais tant pis. J'ai rangé mes vieux rêves. Pas au grenier, pas à la cave, non. J'ai mis tout ça loin derrière moi et je n'y pense plus. J'ai mis de côté mes peurs idiotes et mes envies sottes. J'ai flingué mes peines et tous les adjectifs qui s'y rattachent. Je n'ai rien oublié, je n'ai rien pardonné, seulement voilà, les cicatrices comme les erreurs font grandir. C'est peut-être pour ça que je suis si mûre, je ne sais pas. Grâce à Judith, j'ai enfilé une armure anti fissures. Mais aujourd'hui je dois me débrouiller seule, parce qu'elle a trouvé un appartement et une colocataire. Elle est partie et contrairement à ce que je sentais venir, je ne me sens pas seule ni même pitoyable. Je ne souffre pas de son absence. De toute façon, ce n'était rien de plus qu'une histoire de fesses et de fous rires. Enfin, surtout pour elle. Pour moi aussi, peut-être. Enfin, je ne sais pas. Je ne sais plus. De toute façon, elle a juré qu'elle me téléphonerait dès que sa ligne internet serait installée. J'attends.
Ce que j'aime dans mon quartier, c'est la proximité du bar tabac. Ainsi, il peut pleuvoir, neiger ou venter, j'aurai toujours la force de parcourir les quelques mètres qui séparent ma porte de celle, derrière laquelle se trouve ma petite mort quotidienne, empaquetée. Je rentrais de cette escapade fréquente et montais les escaliers lorsque j'ai enfin entendu la sonnerie stridente et désagréable de mon téléphone, au travers de ma porte verouillée. J'ai couru, j'ai manqué de dévaler les marches dans le sens inverse puis j'ai donné le meilleur de moi-même pour trouver ma clé, la glisser dans la serrure et traverser le salon en glissant sur le parquet afin d'arriver, enfin, près du téléphone qui, miraculeusement, sonnait toujours. Le temps de quelques expirations et je m'emparais du combiné, à bout de souffle.
- Oui, allo ?
- ...
Trop tard, il n'y avait plus personne au bout du fil. Et au moment de raccrocher...
- C'est moi, c'est Emma...
